Un rêve d’André Breton

Toyen – Portrait d’André Breton (1950)

André Breton ne fit jamais grand cas des enfants et de leurs capacités. Quand il cherchait un poète ou un artiste, c’était un homme, éventuellement une femme, jamais un enfant. Ainsi quand parurent les premiers poèmes de Minou Drouet, âgée de 8 ans, il proclama d’emblée, sans prendre la peine d’enquêter sur les faits, qu’il était impossible qu’une enfant de cet âge pût écrire par elle-même ces poèmes.

Dans Les Vases communicants, son ouvrage consacré aux rapports entre les rêves et le monde réel, il relate sa rencontre avec une jeune femme qui le fascina, mais il finit par s’en détourner, soulignant qu’elle n’avait que 16 ans, pour lui c’était encore une enfant. J’ai extrait de ce livre le compte rendu d’un de ses rêves, où apparaissent deux petites filles. Celles-ci s’y montrent infantiles, mouillant par exemple son lit, et il les tient pour responsables de salissures sur le sol. Finalement « elles prennent vite une intensité terrifiante », ce qui semble provoquer en lui la panique : « Je sens que je deviens fou. Je demande à tue-tête qu’on allume. Personne ne m’entend. » Rien de beau, de merveilleux, de fascinant dans ces deux petites filles…


Rêve du 5 avril 1931 — Réveil 6 h 30 du matin — Notation immédiate :

Le soir, avec un ami, nous dirigeant vers un château qui serait aux environs de Lorient (1). Sol détrempé. Eau bientôt jusqu’à mi-jambes, cette eau de couleur crème, avec des traces de vert d’eau, d’un aspect louche et pourtant très agréable. Beaucoup de lianes au-dessus desquelles file un admirable poisson en forme de fuseau crêté, d’un éclat pourpre et feu très métallique. Je le poursuis mais, comme pour me narguer, il accélère son allure tout en fuyant vers le château. Je crains de tomber dans un trou. Sol plus sec. Je lui lance une pierre qui ne l’atteint pas ou qui l’atteint au front. A sa place, c’est maintenant une femme-oiseau qui me renvoie la pierre. Celle-ci tombe dans l’écartement de mes pieds, ce qui m’effraie et me fait renoncer à ma poursuite.

Les dépendances du château. Un réfectoire. C’est qu’en effet nous sommes venus « pour le haschisch (2) ». Beaucoup d’autres gens sont là pour la même raison. Mais voilà, s’agit-il bien de véritable haschisch ? Je commence par en absorber la valeur de deux cuillerées (un peu rousses, pas assez vertes à mon gré) dans deux petits pains ronds et fendus analogues à ceux qu’on sert pour le petit déjeuner en Allemagne. Je ne suis pas très fier de la manière dont je me le suis procuré. Les serviteurs qui m’entourent se montrent assez ironiques. Le haschisch qu’ils m’offrent, quoique plus vert, n’a toujours pas précisément le goût que je connais.

Chez moi, le matin. Chambre semblable à la mienne mais qui va s’agrandissant. Il fait encore sombre. De mon lit je distingue dans l’angle gauche deux petites filles d’environ deux et six ans, en train de jouer. Je sais que j’ai pris du haschisch et que leur existence est purement hallucinatoire. Nues toutes deux elles forment un bloc blanc, mouvant, des plus harmonieux. C’est dommage que j’aie dormi, l’effet du haschisch va sans doute bientôt cesser. Je parle aux enfants et les invite à venir sur mon lit, ce qu’elles font. Quelle impression extraordinaire de réalité ! Je fais observer à quelqu’un, qui doit être Paul Eluard, que je les touche (et en effet je me sens serrer dans la main leur avant-bras près du poignet), que ce n’est plus du tout comme en rêve où la sensation est toujours plus ou moins émoussée, où manque on ne sait quel élément indéfinissable, spécifique de la sensation réelle, où ce n’est jamais parfaitement comme lorsqu’on se pince, se serre « pour de bon ». Ici, par contre, il n’y a aucune différence. C’est la réalité même, la réalité absolue. La plus petite des enfants, qui s’est assise à califourchon sur moi, pèse exactement sur moi de son poids, que j’évalue, qui est bien le sien. Elle existe donc. Je suis, en faisant cette constatation, sous une impression merveilleuse (la plus forte que j’aie atteinte au rêve). Sexuellement pourtant, je ne prends aucun intérêt à ce qui se passe. Une sensation de chaleur et d’humidité sur la gauche me tire de mes réflexions. C’est l’une des enfants qui a uriné. Elles disparaissent simultanément.

Entrée de mon père. Le parquet de la pièce est jonché de petites mares presque sèches et seulement encore brillantes sur le bord. Au cas où l’on me ferait une remarque à ce sujet, je songe à accuser les petites filles. Mais à quoi bon si elles n’existent pas, plus exactement si je ne puis rendre compte de leur existence à quelqu’un qui n’a pas pris de haschisch ? Comment justifier l’existence « réelle » de ces mares ? Comment me faire croire ? Ma mère, très mécontente, prétend que tout son ameublement a, naguère, été souillé ainsi, par ma faute, à Moret (3). Je suis de nouveau seul et couché. Tout sujet d’inquiétude a disparu. La découverte de ce château me paraît providentielle. Quel remède contre l’ennui ! Je songe, avec ravissement, a l’étonnante netteté de l’image de tout à l’heure. Aussitôt voici les petites filles qui se reforment au même point, elles prennent vite une intensité terrifiante. Je sens que je deviens fou. Je demande à tue-tête qu’on allume. Personne ne m’entend.

1. Ville où habitent mes parents.
2. Je n’ai pris en réalité de haschisch qu’une fois, il y a plusieurs années, en très petite quantité.
3. Ville où elle n’a jamais habité.


Après ce cette relation, Breton prend la peine de préciser :

Je ne crois pas avoir, après tout ce qui vient d’être dit, à mettre le lecteur en garde contre l’idée grossière que la satisfaction cherchée pourrait être ici en rapport direct avec la vue ou le contact de petites filles, celles-ci, au même titre que la « cravate Nosferatu » du premier rêve, ne répondant à aucune réalité objective et ne devant leur intensité remarquable qu’à une détermination particulièrement riche (dans la veille immédiate) et par suite au fait que c’est leur formation qui, dans le rêve, a exigé le plus grand travail de condensation.

Source du texte : André Breton, Les Vases communicants, Gallimard.

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