Minou Drouet : Lettres à Philippe

Kate Greenaway - Brother and sister - from iamachild.wordpress.com

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Minou Drouet se passionnait pour la musique, ses poèmes chantaient en elle. Aussi son premier amour fut Lucette Descaves, son professeur de piano. Mais bientôt elle fit la connaissance d’un garçon de quinze ans, Philippe, amoureux d’elle, qu’elle finit par aimer.

J’ai déjà reproduit la lettre à Lucette Descaves décrivant leur rencontre. Minou semble peu impressionnée par sa promesse de mariage (« pour toute la vie, comme le cimetière »), et encore moins par son admiration pour son génie. Elle dit clairement son amour pour Mme Descaves, que son bonheur est de la rencontrer chaque mois. Mais elle met l’amour de Philippe à l’épreuve, lui demandant de casser des verres de cristal, une si belle musique :

Madame mon Amour,

On a été invité chez le Commandant, Philippe (il a quinze ans et il dit qu’il m’épousera plus tard, oh là là encore heureux qu’il m’a expliqué que c’était pour toute la vie, comme le cimetière) a dit : tu vas m’aider à mettre le couvert. Ça marchait bien, mais j’ai voulu entendre le doigt de Philippe faire chanter le cristal d’un verre, il l’a cassé. Ce bruit, mon Amour, de cascade de gouttes d’eau en perles, quelle merveille, ça tombait du buffet sur le bord du tiroir et puis par terre en notes de plus en plus pluie et par terre ça poudrait tout d’arc-en-ciel. J’ai joint mes petites mains et j’ai dit à Philippe : si tu m’aimes en vrai, casse-s-en un autre. Il en a cassé un autre, mais on peut pas s’imaginer mon Amour comme c’est difficile de bien faire chanter un verre qui meurt. Alors il en a essayé un troisième, une splendeur, une pluie d’été sur des fusains, il m’a regardée, il a dit : comme tu es belle quand tu es heureuse. J’ai dit : oui Philippe, je suis comme les autres je trouve ça bon d’être heureuse, je le suis une fois par mois quand je vois mon Amour. Il a dit : je veux que tu sois heureuse par moi qui t’adore, tu as du génie, Grand-père le dit bien. J’ai dit : mais je m’en fous moi du génie, c’est trop grand pour moi, on peut pas jouer avec, je te donne mon génie donne-moi encore un verre. Et je dansais sur ce tapis de fée, ce ciel qui craquait sous moi comme des marrons grillés et j’inventais des mots qui disaient qu’à force de vous aimer j’avais fait descendre le ciel sur la terre pour que vos petits pieds y dansent. Et alors la mère de Philippe est entrée comme il plaquait un dernier accord avec le dernier verre à bordeaux.
(Minou Drouet, Lettre à Lucette Descaves, Arbre, mon ami, pp. 74-75)

Les lettres de Minou à Philippe se trouvent tout à la fin d’Arbre, mon ami, publié en janvier 1956, quand Minou avait huit ans et demi, probablement elles ont été écrites un peu plus tard que les autres lettres. En effet il a fallu un certain temps pour que leur amour grandisse :

Il faut que tu sois heureux, que tu sentes mes cheveux, mes yeux, mes bras près de toi, que tout te chante que je t’aime. Mon Philippe vivant, mon Philippe, bien sûr tu piges pas pourquoi moi qui te répétais toujours que jamais j’aimerais un garçon, pourquoi j’ai changé comme ça. Je ne peux pas te dire. Tu es beau, mais oui, tes taches de rousseur c’est si joli, on dirait qu’un ange t’a semé sur tout le visage des grains de blé pour y attirer les oiseaux du ciel, je ferme les yeux, et je vois tous ces petits grains qui se joignent comme des mains et ils forment un champ dansant dans le vent, où je roule ma tête.
(Minou Drouet, Lettre à Philippe, Arbre, mon ami, p. 166)

Ils prirent l’engagement de toujours penser l’un à l’autre chaque soir à 20 heures :

Tu sais, en partant, je t’ai dit : jure que chaque soir tu penseras à moi à huit heures et que tu t’arrangeras pour être seul à ce moment-là. Hier soir, je suis sortie sur la plage, à huit heures, Philippe et tu as été près de moi, et tu t’es assis comme tu le faisais, et tu as levé vers moi ta figure, dans le clair de lune. Des grosses larmes ont roulé sur tes joues, et la lumière en a fait des étoiles.
(Minou Drouet, Lettre à Philippe, Arbre, mon ami, p. 167)

Les lettres de Minou à Philippe ont un ton différent du reste du recueil qui reste un peu dans la légèreté, elles brillent par un lyrisme parfois teint de gravité, montrant une grande maturité qu’on n’imagine généralement pas à son âge (elle lui dit « tu est mes huit ans », p. 166).

Non, tu ne seras pas le premier à me donner la mer, Philippe. Cet été un garçon, dont je me fichais complètement, m’apprit la vie de la mer. J’avais cru qu’il était un animal, je trouvais ça amusant si follement de parler à une bête. Un jour il m’a dit qu’il ferait tout pour me rendre heureuse et comme il m’avait raconté qu’il avait une barque, je lui ai demander d’aller en mer. Philippe, la mer, je la voulais comme je veux quand je veux. La mer, j’ai senti la mer sous moi, être une bête qui se sent emportée par une autre bête qui se creuse et s’étire au même rythme que vous, la mer, elle est faite de moi comme je suis faite d’elle.

Mon Philippe, mon autrefois, Philippe, mes doigts prennent ta tête, en font un oiseau prisonnier de légers barreaux qui referment sur lui leur tendresse.
(Minou Drouet, Lettre à Philippe, Arbre, mon ami, pp. 168-169)

(NB. Ci-dessus, « je lui ai demander » est conforme au texte de l’édition.) Elle raconte comment elle a été punie pour lui avoir fait casser les verres de cristal :

Aimer, Philippe, c’est comprendre et accepter. Moi, j’ai compris ça à Noël dernier, ce jour effrayant où j’ai fait connaissance avec le vide, le vide rencontré dans le vieux petit soulier que j’avais mis dans la cheminée. Tu te souviens, la veille tu avais cassé tous les verres pour me faire plaisir. La venue de Noël m’épouvante. Ce jour-là, j’ai appris qu’il y avait des enfants pour qui Noël n’existait pas, des gosses pour qui le petit Jésus ne descendait pas sur la terre.
(Minou Drouet, Lettre à Philippe, Arbre, mon ami, p. 169)

« Aimer, c’est accepter », on retrouve l’expression qu’elle utilisa dans sa lettre inédite à Ninette Ellia de fin 1955, quand on lui enleva son chien pour une faute qu’elle n’avait pas commise. Cela montre encore sa maturité, car elle comprend que l’amour n’est pas fait uniquement de plaisir, qu’il peut aussi comporter de la souffrance. Elle répète encore cette expression :

Tu te souviens, tu avais pris mes mains, tu les avais embrassées si longtemps et je m’étais mise à pleurer, car entre ta bouche et ma peau il y avait le cuir ridé d’un vieux soulier vide, et j’étais allée embrasser Mamie, c’est à cette minute-là que j’avais compris qu’aimer c’était accepter.

Mon chéri, il est huit heures, nos huit heures. Tu te souviens du soir où tu me disais, dans notre cèdre : « Je t’aime si follement que si tu le voulais, j’irais te chercher la lune. » Philippe, mon cœur vient de m’emmener au ras des vagues, leur vibration m’habite, et le clair de lune m’habite, et ta présence m’habite, je ne suis rien de moi, si tellement donnée à tout ce qui vibre, si faite de son et de reflet et de tendresse. Ma main danse, coiffée de ce frisson précieux qu’est la coupe de cristal que Bo. vient de m’apporter. Philippe, au huitième coup de huit heures je l’ai plongée dans la mer, à l’endroit où la lune y tremble, et je te l’ai tendue, la lune, pétale vivant dans sa cage de cristal. Et j’ai renversé ma tête, et tendu vers toi mes cheveux où tu aimais tant cacher ta figure, ils étaient couleur d’eau triste, et avaient un goût de sel et leurs boucles te disaient : on t’aime, tu te souviens comme on devenait anguilles pour te chatouiller le nez, quand tu étais triste de partir, comme on se faisait lianes têtues à tes doigts quand tu voulais me prendre pour m’embrasser.
(Minou Drouet, Lettre à Philippe, Arbre, mon ami, pp. 170-171)

Ce chef-dœuvre de lyrisme amoureux clôt les pages d’Arbre, mon ami. Je n’ai trouvé aucune trace de ce qu’est devenu Philippe, qui avait promis d’épouser Minou quand elle serait grande. À la fin des années 1960 elle épousa l’artiste de music-hall et chroniqueur radio Patrick Font, dont elle divorça rapidement, et au début des années 1990 elle épousa Jean-Paul Le Canu, un garagiste.

Source des citations : Minou Drouet, Arbre, mon ami, Julliard (1956).

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