Minou Drouet et René Julliard

Minou Drouet et René Julliard (1956) - Le Figaro

Minou Drouet et René Julliard (février 1956) – Le Figaro

Minou Drouet et René Julliard entretenaient une relation complexe mais asymétrique. Pour l’éditeur, Minou fut tout d’abord un écrivain à succès, même si tous deux se lièrent d’amitié et correspondirent. Mais pour la petite fille, Julliard fut d’abord un ami, qu’elle surnommait « ma Sonate », et comme avec ses autres amis, elle lui exprima tout son amour ; mais bientôt elle souhaita qu’il fût son père (elle vivait uniquement avec sa mère et sa grand-mère adoptives) :

Dame Blanche tu es un toutou heureux. Regarde ton papa et dis-lui avec tes yeux que je l’aime, que s’il était passé il y a huit ans près du rayon où, dans le ciel, les bébés attendent qu’un papa vienne les choisir, je lui aurais tendu mes bras.
(Minou Drouet, Lettre au chien des Julliard, Arbre, mon ami, p. 132)

Ensuite, dans ses lettres, elle le traita comme son père, l’appelant « mon Papa si aimé », « mon Papa bien aimé », « mon petit Papa si chéri », « mon Papa tant chéri » et « mon Papa chéri ». À deux reprises elle les compara lui à un sapin et elle à un écureil grimpant sur lui :

Coucou, ma belle Sonate, j’ai voulu que ce gribouillis vienne vous attendre chez vous comme si j’étais votre petite fille en vrai. Si je l’étais je me cacherais derrière votre porte et je sentirais quand vous arriveriez, et vous cesseriez d’être un grand monsieur pour devenir un beau sapin et moi je cesserais d’être un Minou pour devenir un écureuil et vous savez ce que ça fait, un sapin et un écureuil ? Ça a été inventé pour s’aimer, voyons, l’un devient trottoir roulant et l’autre alpiniste. Et je vous embrasserais et je voudrais que ces mots soient doux à votre cœur comme mes petits bras se feraient doux à votre cou.
(Minou Drouet, Lettre à René Julliard, Arbre, mon ami, pp. 132-133)

Je ne sais plus ce que je voulais vous dire. Un écureuil n’a pas besoin de parler à un sapin, il roule sa tête contre lui et le sapin tend vers lui son parfum qui est sa façon de dire : je t’aime. Et l’écureuil blottit contre lui son petit corps couleur d’automne et c’est sa façon de dire : je vous aime.
(Minou Drouet, Lettre à René Julliard, Arbre, mon ami, p. 140)

Une autre fois, il est un arbre, et elle la feuille dont il se pare :

Regardez. Là-haut, au-devant de nous viennent en fragments dansants dans les remous des vagues, une grande sonate et une petite Minou, un papa et sa petite fille. Leurs formes dansent au caprice de l’eau et cette danse est la prière de l’ailleurs car la musique des gestes est plus belle que la musique des mots. Et la prière de la petite fille demande au vent : toi qui es le dieu des nuages et des forêts et de la musique et de l’eau, fais que je sois toujours, que je reste toujours feuille pour ma Sonate. Une feuille, cette légèreté sans importance, sans poids, sans voulance, dont l’arbre se pare tant qu’elle l’amuse et dont les doigts du vent font un oiseau perdu. Ne jamais peser au cœur de l’autre. Ma Sonate, mon grand arbre, si j’étais près de vous, je n’oserais pas vous dire ces choses. Il y a trop de choses entre nous.
(Minou Drouet, Lettre à René Julliard, Arbre, mon ami, p. 142)

En février 1956, Minou Drouet fut invitée à la première du Monde du silence de Cousteau, elle y apparut escortée par René Julliard et une nuée de photographes. La photo en tête de cet article, prise à cette occasion, montre Minou se serrant affectueusement contre Julliard, qui semble gêné. L’écrivain et journaliste Claude Mauriac nota ses impressions :

Et la petite Minou (car c’était elle) se serrait un peu trop affectueusement, presque sensuellement contre René Julliard (car c’était lui) : l’éditeur un peu gêné par ces manifestations, Minou Drouet très petite fille dans sa robe bleue […]. Oui, ils formaient un couple fascinant, René Julliard et Minou Drouet pour qui j’avais un dernier regard […]. Gênant aussi, non pas tant en raison des attitudes un peu trop affectueuses de cette jolie enfant (plus grande que ses huit ou neuf ans, mais si pure et si gentiment puérile qu’il était impossible de penser à mal), que par le caractère indécent de cette exhibition.
(Claude Mauriac, Le temps immobile, T. 7, 1983, cité par les libraires associés, « On a fait de moi un animal qui a mal »)

Qu’une petite fille se montre tendre et affectueuse envers un adulte ne faisant pas partie de sa famille, voilà qui apparaît « indécent » au bourgeois, qui doit se retenir de « penser à mal ». Sous le tartufe bouffi de bienséance se cache à peine l’obsédé. Pourtant il ne s’agissait que de l’affection qu’une enfant sans père portait à celui qu’elle avait choisi comme tel !

Minou Drouet et René Julliard (février 1956) - RTS archives

Roger-Viollet – Minou Drouet et René Julliard (février 1956) – RTS archives

Références:

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