Minou Drouet, le génie écrasé de l’enfance

Roger Hauert - Minou Drouet (ca.1956) - from Cabinet n° 40 (2010/11)

Roger Hauert – Minou Drouet (ca.1956) – from Cabinet n° 40 (2010/11)

Enfant intelligente et extrêmement sensible, esprit libre et immensément créatif, Minou Drouet irritait de nombreux adultes. Plusieurs crièrent à l’imposture, affirmant qu’elle ne pouvait en aucun cas être l’auteur des poèmes et lettres publiés sous son nom. Certains la considéraient comme un monstre ou un animal de cirque. D’autres essayaient d’en faire une petite fille normale ou un poète comme les autres.

Peut-être que tant de choses vous attendent à votre retour que ma lettre va vous ennuyer. Etre ennuyé par un enfant c’est déjà sans le vouloir lui offrir ces affreuses fleurs blanches garanties au soleil et à la pluie, des fleurs qui durent. C’est ça qui est la grande folie des grandes personnes, vouloir ce qui dure vouloir durer. Il y a que deux choses qui durent : les souliers trop petits et la bêtise…
(Minou Drouet, Lettre à René Julliard, Arbre, mon ami, p. 133)

Tout d’abord, l’écrivain et critique littéraire Maurice Nadeau pense que ses poèmes ne sont pas de son âge, donc il voit en eux quelque chose de monstrueux :

Mais je m’intéresse aux écrits des enfants. J’ai été le premier à faire paraître, surtout en raison de leur caractère presque tératologique, un poème et des lettres de Minou Drouet. J’ai publié des poèmes du jeune Pichon (10 ans), qui, eux, étaient bien de son âge.
(Maurice Nadeau, dans Mare Soriano, Françoise Guerard, Le point de vue des grands journaux, Enfance, 1956, 9(3), p. 95)

Ensuite, dans un magistral étalage d’arrogance gérontocratique, André Breton, chef de file et théoricien du surréalisme, pontifie stupidement ; il n’a nullement besoin de vérifier les faits, rien qu’à lire ces textes, il sait qu’il est impossible qu’une enfant les ait écrits :

Cela dit, de tels textes peuvent-ils être l’œuvre d’une enfant ? Tout comme lorsqu’il s’est agi du faux de La Chasse spirituelle, on s’attendra bien à ce qu’une fois de plus je fasse primer le critère interne sur le critère externe — à ce que je me fie davantage au sentiment que me procure le contact direct avec ces textes (étayé des quelques assurances que je dois à ma longue quête autour de « l’expérience poétique ») qu’à des investigations menées à La Guerche-de-Bretagne ou ailleurs, voire à des expertises graphologiques. D’emblée, ma conviction a été formelle : il n’est pas une enfant de cet âge et bien au-delà, qui puisse, par elle-même et à elle seule, écrire ce qu’on prête à Minou Drouet. Un certain timbre de la vie vécue ne peut, en aucun cas, affecter la vie toute à vivre. On s’en convainc très vite à quelques pénibles dissonances dues à des expressions d’impossible désabusement qui révoltent comme des rides posées sur ce charmant visage d’enfant. Il serait trop aisé, sur le plan psychologique pur, de renvoyer les indécis aux enquêtes magistrales qui ont été menées sous la direction de Jean Piaget : La Représentation du monde chez l’enfant (1926), Le Jugement moral chez l’enfant (1932), etc., qui excluent, de toute évidence, la possibilité d’un tel cas d’exception. Entre la constitution physico-mentale de Minou Drouet et ce qui se publie sous son nom, il y a incompatibilité de structure. Que les enquêteurs à domicile veuillent donc bien nous faire grâce de leur déception — et de leur mauvaise humeur : ils n’ont qu’à s’en prendre à eux seuls de leur naïveté.
(André Breton, Paris-Presse, 20 décembre 1955)

Les doctrines rigides de Piaget priment sur les faits, une enfant n’a pas l’expérience suffisante de la vie pour dire des choses aussi profondes, seuls les vieux couverts de rides ont cette sagesse, et les expressions de Minou révoltent le grand pontife, pour qui les enfants doivent avoir un visage charmant, mais un esprit vide, en effet ils resteront toujours incompétents. Cette façon soi-disant bienveillante d’incapaciter les jeunes rappelle une certaine forme de sexisme, qui affirmait que les femmes sont douces, belles et charmantes, mais que les activités intelligentes et sérieuses ne leur conviennent pas, qu’elles sont réservées aux hommes.

D’ailleurs la gérontocratie se marie avec la misogynie chez Cocteau, qui semble-t-il n’aimait pas les petites filles ; il reste l’auteur des plus grossières insultes à l’encontre de la jeune auteure :

Tous les enfants de neuf ans ont du génie, sauf Minou Drouet.

La minou est une naine – une vieille conne. Reste à découvrir par Julliard le génie prénatal.

Ce n’est pas une petite fille de 7 ans, mais une naine octogénaire, retouchée par la chirurgie esthétique. Elle écrit des poèmes légèrement séniles…

Un autre misogyne, Roland Barthes, fait le lien entre Minou Drouet et la poétesse Sabine Sicaud, qui écrivit ses premiers poèmes à six ans, gagna son premier prix littéraire à l’âge de onze ans et mourut à quinze ans :

Une femme a bien exprimé cette fonction superficiellement émancipée et profondément prudente de la « sensibilité » intimiste : Mme de Noailles, qui (coïncidence !) a préfacé en son temps les poèmes d’une autre enfant « géniale », Sabine Sicaud, morte à quatorze ans.
(Roland Barthes, cité dans Poétesses d’expression française)

Odile Ayral-Clause a publié en 1996 chez Les Dossiers d’Aquitaine Sabine Sicaud : Le rêve inachevé, à la fois biographie et recueil de poèmes. Dans un échange électronique, elle m’écrivit :

Bref, j’ai tout fait pour « ressusciter » notre petit poète et je n’ai guère réussi. Mais si un grand bonhomme comme Robert Sabatier n’avait pas réussi, il aurait été surprenant que moi, j’y arrive, pas vrai ? La plupart des gens ne peuvent pas accepter les enfants surdoués. Ils ont besoin de les remettre à leur place, si j’ose dire, et Sabine était un être d’exception.

Minou Drouet dérangeait aussi, en tant qu’enfant il fallait la remettre à sa place, lui assigner un des rôles permis. Un enfant est avant tout innocent, généralement incompétent, il peut aussi devenir victime et apitoyer les adultes ; s’il fait preuve de dons particuliers, on lui fait jouer le rôle du petit génie précoce, exhibé comme un animal de cirque, à qui on fait exécuter des tours réglés à l’avance. Comme l’animal, l’enfant ne peut exprimer ses talents que dans le sens voulu par ses maîtres ; malheur à lui s’il se met à revendiquer sa liberté et faire des choses que les adultes considèrent comme leur étant réservées.

Minou souffrit énormément des attaques dans la presse, ainsi que l’attestent plusieurs de ses lettres :

Ce qui m’a fait une peine affreuse, ça a été à Paris jeudi, de recevoir, à notre hôtel, sans lettre, l’article de B. Je me suis dit que si c’était vrai, je n’avais plus qu’à retourner en classe et à brûler tout ce que j’avais écrit. Cet affreux homme dit que quelqu’un de soixante ans me dicte ce que j’écris. Et avec terreur j’ai pensé à cette voix jaillie de la mer ou d’un nuage ou du feu qui souffle à l’oreille de mon cœur les vers que j’écris. Ma Sonate était absente. J’ai eu si mal.
(Minou Drouet, Lettre au professeur Pasteur Vallery-Radot, Arbre, mon ami, p. 109)

Les gens sont tellement méchants qu’ils ont fait de moi un effrayant chat dont on a coupé les moustaches. Avant je percevais les vibrations que chantent les couleurs et les odeurs. Le pauvre animal si effrayant qu’on a fait de moi est devenu sourd comme les autres. Entre les autres et moi, j’entendais vibrer des notes, maintenant je n’entends plus que le chagrin, la peur et l’horreur. Je me demande s’il y a un Dieu. S’il y en a un, comme je le plains. Ma grande faute est d’avoir huit ans, un cœur qui entendait battre le cœur des couleurs et des odeurs.
(Minou Drouet, Lettre à Mme Claude Drouet, Arbre, mon ami, pp 113-114)

La lettre suivante, jusqu’à récemment inédite, fut reproduite en pages 16-17 de l’article « Minou Drouet : “On a fait de moi un animal qui a mal” » par les libraires associés :

L’article de Elle est un tel tissu de mensonges que des gens se sont dérangés de Paris pour venir ici et enfin on finit par croire en moi. J’ai 2 grandes fautes qu’on ne me pardonne pas : celle d’avoir 8 ans et celle aussi d’avoir 1 cœur qui chantait. On en a fait un amoncellement de chagrin et de peur. J’ai aussi le tort de dire, avec une pauvre petite voix qui a peur, ce qu’il y a dans mon cœur. Alors on prétend que c’est maman qui m’hypnotise ! On a fait de moi un animal qui a mal.
(Minou Drouet, Lettre inédite à Ninette Ellia, fin novembre 1955)

Minou voulait vivre libre en tant que personne, et ne pas être cataloguée comme « poète » :

Mon Papa, ma Sonate si aimée, veux plus voir de gens, plus qu’on me parle de mes machins. Vous allez encore dire que je commande, mais non mon Dieu, je veux seulement être tranquille qu’on me dise plus que je suis poète, je suis rien qu’une petite fille qui vous voudrait là.
(Minou Drouet, Lettre à René Julliard, Arbre, mon ami, p 155)

Elle avait sa propre façon de composer ses poèmes, en suivant sa spontanéité, sans reprendre son texte ensuite :

Ma Sonate, vous aimeriez que je le corrige (le poème d’Arrèze). Et moi qui donnerais tout pour vous faire plaisir, je me sens incapable de corriger. Je vous promets que quand je serai moins fatiguée j’essaierai, j’apprendrai. Je sais bien que des endroits sont mauvais. Ma Sonate, ma grande Sonate, vous avez une pauvre petite fille qui ne sait que crier et une fois le cri lancé, pouvez-vous en modifier une note ? Une fois mon cri lancé une horreur m’habite, celle de découvrir qu’à aucune seconde mon cri n’a rendu ce qui hurlait en moi. Mon regard n’est pas fait pour raser le sol comme un oiseau avant l’orage, il est fait pour s’envoler et son vol ne peut le mener que sur la dansante promesse de la mer.
(Minou Drouet, Lettre à René Julliard, Arbre, mon ami, p. 141)

Ses vers sont libres, sans rimes ni mètre, avec des indentations zigzagantes et ses propres mots. Mais on veut faire d’elle un poète académique comme il faut :

Hier trois vieux messieurs à barbe sont venus me voir, chacun avec sa barbe. Ils m’ont demandé si j’étais capable de faire des alexandrins, c’est des vers qui ont besoin de douze pattes pour se tenir debout. J’ai tristement pensé : d’abord on « fait » pas des vers, un nuage passe, quelque chose jaillit, on y est pour rien, c’est le nuage le responsable. Et en plus, ben mes vers ont pas de pattes, ils ont des ailes.
(Minou Drouet, Lettre au chien des Julliard, Arbre, mon ami, pp. 135-136)

Dans la lettre suivante, adressée à Julliard, l’éditeur dont elle s’amuse doit être Julliard lui-même, en effet elle le rencontra pour la première fois le 6 mai 1955. Ainsi elle ironise sur les préjugés adultes à l’égard des enfants que lui-même partageait :

Papa bien-aimé, vous souvenez-vous d’un grand éditeur qui, le 6 mai dernier, disait à une maman en regardant une petite fille aux yeux pleins de sang, en la regardant avec un beau regard un peu sauce dédain: « Mais oui, mais oui, c’est charmant, mais les grandes personnes ne s’amusent pas beaucoup à écouter un gosse, même très doué, exécuter des gammes ! »
(Minou Drouet, Lettre à René Julliard, Arbre, mon ami, pp. 159-160)

Alors que le monde essaye de faire d’elle une petite fille bien sage, certaines personnes ont compris l’importance de préserver sa liberté et sa personnalité :

Vous me dites de rester ce que je suis. Mais, Monsieur mon Ami, je suis née Minou et je mourrai Minou. C’est probablement triste mais j’y peux rien, à l’école on a essayé de faire de moi une petite écolière bien, après des gens ont voulu m’apprendre à fabriquer une chose roulante qu’on appelle un alexandrin. Je crois que c’est tuer quelque chose que de vouloir modifier le fond creux de nous.
Il y a au fond de moi un drôle de petit écureuil têtu qui sent, comme un petit chien de chasse, ce que je dois faire ou pas. Je veux pas qu’on me regarde comme un mouton à cinq pattes. Je me plais ici, on n’abîme pas mon silence.
(Minou Drouet, Lettre au professeur Pasteur Vallery-Radot, Arbre, mon ami, pp. 109-110)

Minou se sentait étrangère au monde cruel des adultes, elle préférait sa liberté aux conventions. Sa célébrité étouffa sa liberté et lui imposa un rôle à tenir. En grandissant elle dut finalement faire semblant d’être comme les adultes, et elle arrêta de composer des poèmes. Elle avait perdu la spontanéité et l’audace de son enfance.

Références:

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2 thoughts on “Minou Drouet, le génie écrasé de l’enfance

  1. Sous des dehors de théoricien-qui-sait-tout, André Breton montre son ignorance de la psychologie enfantine. Plutôt que de s’entartiner de Piaget, il suffit d’observer les enfants par soi-même pour voir comme le monde des grandes personnes leur inflige des rides précoces. Ignore-t-il que des mômes se suicident ? Ne faut-il pas être au-delà du désabusement pour attenter à ses jours ? “Constitution physico-mentale” écrit-il, expression ridicule par sa prétention comme par son inanité, comme si le corps permettait d’évaluer ses potentialités spirituelles et les ressources de son imagination. Le pape surréaliste brandit son statut de poète comme un argument d’autorité, Minou en est une et en souffre à cause de cela. Quant à Cocteau, il ne mérite qu’écoeurement et mépris – des mots si durs témoignent d’un indifférence totale à la sensibilité de cette petite fille. Unique, comme toutes celles et tous ceux que la société n’a pas encore réussi à assigner à un rôle? Merci pour cette découverte.

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  2. Il est certain que Jean Cocteau, tout génie qu’il était, préférait de beaucoup les jeunes matelots bien charpentés et bien virils aux petites filles et même aux femmes, comme l’atteste suffisamment son célèbre “Livre Blanc”, et comme pourrait sans nul doute en témoigner l’acteur Jean Marais… Passons… Après tout, ne dit-on pas que tous les goûts sont dans la nature ?… Au fond, peu importe, à ceci près que ses attirances sexuelles le rendent assez peu légitime, de mon point de vue, à formuler de telles indélicatesses à l’encontre de Minou Drouet. Il faisait probablement partie de cette “race” qui voyait également en Shirley Temple une autre “petite naine”… De tels jugements sommaire n’abaissent que ceux qui les profèrent !

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