Lautréamont : Maldoror ambivalent face à la jeune fille

Dans le précédent article Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont : Les Chants de Maldoror, j’ai présenté cette œuvre déroutante, tournant autour du personnage de Maldoror, anti-héros révolté se déclarant maudit et en guerre contre Dieu et l’humanité. Au fil des pages l’auteur nous livre de façon décousue les pensées et imprécations de cet homme, et occasionnellement ses actions, certaines assez insignifiantes, d’autres spectaculaires, comme collaborer au carnage d’une femelle requin avant de faire l’amour avec elle (Chant 2, strophe 13).

Winslow Homer - The Gulf Stream - from Wikimedia Commons

Winslow Homer – The Gulf Stream – from Wikimedia Commons

Maldoror (ou Lautréamont) semble fasciné par les beaux jeunes hommes et garçons, le Chant 2 en décrit plusieurs, et ceux-ci semblent les seuls êtres humains avec lesquels il peut se lier d’amitié. Par contre, ce même Chant ne parle qu’une seule fois d’une jeune fille, dans la strophe 5. Elle a 10 ans et semble jouer un jeu étrange, suivant ou précédant Maldoror à une distance constante, puis cela se termine de façon ridiculement dramatique : “les yeux gonflés et rouges”, “devenue subitement pâle comme un cadavre”, elle le prie de lui donner l’heure. Maldoror doute de son âge et de son innocence : « Sous une enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de dix-huit années, et le charme du vice. » Il cite à ce propos le cas de prostituées britanniques âgées de 20 ans, mais qui en paraissaient 10 ou 12. Maldoror ne voit que perversion chez la femme : « Jeune fille, tu n’es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes. »

Puis Maldoror sent monter en lui la haine. En même temps, il semble témoigner une forme de respect envers la jeune fille, car il lui enjoint de ne jamais croiser son chemin, car il pourrait lui infliger les pires sévices et même la tuer. Même dans l’imagination du meurtre, il garde encore une part de respect : « Sois tranquille, je donnerai à une demi-douzaine de domestiques l’ordre de garder les restes vénérés de ton corps, et de les préserver de la faim des chiens voraces. »

En quoi cela nous touche-t-il aujourd’hui ? Quand on prend sur soi-même de réprimer ses potentialités amoureuses et de les refouler hors de la conscience, cela peut engendrer la haine. On connaît la misogynie du clergé catholique au Moyen-Age, et dans de nombreuses religions le clergé blâme la soi-disant impudicité des femmes pour expliquer les désirs interdits des hommes. Certaines études scientifiques suggèrent que les homophobes auraient des tendances homosexuelles refoulées.

Charles Fourier écrivit magistralement il y a 200 ans dans Le Nouveau Monde Amoureux :

Une princesse de Moscou, Dame Strogonoff, se voyant vieillir, était jalouse de la beauté d’une de ses jeunes esclaves ; elle la faisait torturer, la piquait elle-même avec des épingles. Quel était le véritable motif de ces cruautés ? Était-ce bien jalousie, non c’était saphisme, ladite dame était saphienne sans le savoir et disposée à l’amour pour cette belle esclave qu’elle faisait torturer en s’y aidant elle-même. Si quelqu’un eût donné l’idée du saphisme à Mme Strogonoff et ménagé le raccommodement entre elle et la victime, à ces conditions ces deux personnes seraient devenues amantes très passionnées ; mais la princesse, faute de songer au saphisme, tombait en contre-passion, en mouvement subversif ; elle persécutait l’objet dont elle aurait dû jouir, et cette fureur était d’autant plus grande que l’engorgement venait du préjugé qui, cachant à cette dame le véritable but de sa passion, ne lui laissait pas même d’essor idéal. Un engorgement de violence comme le sont toutes les privations forcées ne se porte pas à de pareilles fureurs.

Le psychanalyste Ian Dishart Suttie résume bien tout cela dans cette phrase de son livre The Origins of Love and Hate :

It is what we have renounced through fear, repressed, but still long for and envy in others, that arouses our greatest reprobation of indulgence and even evokes genuine loathing and indignation.

Quelle répression a subi Isidore Ducasse, pour que Maldoror n’aime personne sauf les beaux garçons (et éventuellement les requins) ? En tout cas, dès le Chant 3, il a perdu tout respect et verse dans la haine et le meurtre sans ambiguïté, comme en témoigne la strophe 2. Maldoror viole une jeune fille, puis ordonne à son bouledogue de la tuer ; comme celui-ci se contente de la violer à sont tour, il le chasse, puis au moyen d’un canif à 12 lames, il éviscère la pauvre enfant par le vagin.

Au lieu de cela, il aurait pu l’aimer !


CHANT II
STROPHE 5

Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue étroite ; chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, à distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec des paupières sympathiques et curieuses. Elle était grande pour son âge et avait la taille élancée. D’abondants cheveux noirs, séparés en deux sur la tête, tombaient en tresses indépendantes sur des épaules marmoréennes. Un jour, elle me suivait comme de coutume ; les bras musculeux d’une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égarée. En vain, je faisais l’insouciant ; elle ne manquait jamais de me poursuivre de sa présence devenue inopportune. Lorsque j’enjambais une autre rue, pour continuer mon chemin, elle s’arrêtait, faisant un violent effort sur elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu’à ce que je disparusse. Une fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et emboîta le pas devant moi. Si j’allais vite pour la dépasser, elle courait presque pour maintenir la distance égale ; mais, si je ralentissais le pas, pour qu’il y eût un intervalle de chemin, assez grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait la grâce de l’enfance. Arrivée au terme de la rue, elle se retourna lentement, de manière à me barrer le passage. Je n’eus pas le temps de m’esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux gonflés et rouges. Je voyais facilement qu’elle voulait me parler, et qu’elle ne savait comment s’y prendre. Devenue subitement pâle comme un cadavre, elle me demanda : « Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure est-il ? » Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m’éloignai rapidement. Depuis ce jour, enfant à l’imagination inquiète et précoce, tu n’as plus revu, dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours tortueux. L’apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation déçue ; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à celui qui ne paraissait pas s’inquiéter des maux, ni des biens de la vie présente, et s’en allait au hasard, avec une figure horriblement morte, les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant aveuglément dans les eaux ironiques de l’éther, comme pour y chercher la proie sanglante de l’espoir, ballottée continuellement, à travers les immenses régions de l’espace, par le chasse-neige implacable de la fatalité. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus !… Qui sait ? Peut-être que cette fille n’était pas ce qu’elle se montrait. Sous une enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d’amour s’expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroit. Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant la lumière parisienne ; et, quand vous les apperceviez, vous disiez : « Mais elles sont encore enfants ; elles n’ont pas plus de dix ou douze ans. » En réalité elles en avaient vingt. Oh ! dans cette supposition, maudits soient-ils les détours de cette rue obscure ! Horrible ! horrible ! ce qui s’y passe. Je crois que sa mère la frappa parce qu’elle ne faisait pas son métier avec assez d’adresse. Il est possible que ce ne fût qu’un enfant, et alors la mère est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas croire à cette supposition, qui n’est qu’une hypothèse, et je préfère aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt… Ah ! vois-tu, jeune fille, je t’engage à ne plus reparaître devant mes yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite. Il pourrait t’en coûter cher ! Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots bouillants. Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables ! Non, non ! Je l’ai résolu depuis le jour de ma naissance ! Ils ne m’aiment pas, eux ! On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme d’un être humain. Arrière… arrière, cette main !… Jeune fille, tu n’es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes. Non, non, je t’en supplie ; ne reparais plus devant mes sourcils froncés et louches. Dans un moment d’égarement, je pourrais te prendre les bras, les tordre comme un linge lavé dont on exprime l’eau, ou les casser avec fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en employant la force. Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains, d’un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l’insomnie éternelle de la vie. Je pourrais, cousant tes paupières avec une aiguille, te priver du spectacle de l’univers, et te mettre dans l’impossibilité de trouver ton chemin ; ce n’est pas moi qui te servirai de guide. Je pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine, pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l’exemple de ma méchanceté ! Ils s’arracheront sans trève des lambeaux et des lambeaux de chair ; mais, la goutte de sang reste ineffaçable, à la même place, et brillera comme un diamant. Sois tranquille, je donnerai à une demi-douzaine de domestiques l’ordre de garder les restes vénérés de ton corps, et de les préserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le corps est resté plaqué sur la muraille, comme une poire mûre, et n’est pas tombé à terre ; mais, les chiens savent accomplir des bonds élevés, si l’on n’y prend garde.


Source : Wikisource, Centre de recherches Hubert de Phalèse de l’Université Paris 3, Blog Maldoror, site Athena de l’Université de Genève et Ebook du Projet Gutenberg.

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