Navarana et Peter Freuchen

Le grand amour de Peter Freuchen fut sa première épouse, Navarana, une Inuit du Nord-Groenland. Quand il la rencontra, elle était encore pratiquement une enfant ; dans son livre de 1935, Arctic Adventure : My Life in the Frozen North, et celui édité en 1961 par sa veuve Dagmar, Peter Freuchen’s Book of the Eskimos, il la décrit comme une “petite fille”. Elle s’appelait alors Mequpaluk. Elle et sa mère avaient failli succomber à la faim suite à la mort de son père. Sa mère s’était remariée, mais son beau-père la négligeait. Elle était toujours habillée de vieux vêtements élimés, parfois faits d’assemblages de peaux de chien ; en cela son beau-père appliquait l’adage nord-groenlandais qui veut qu’une jeune femme soit habillée par son mari, et non par son père. Un jour un homme mauvais la viola, et au lieu de la plaindre, son beau-père ironisa sur son agresseur qui devait être bien bête pour s’en prendre à une fille pas encore faite, alors qu’il avait une excellente femme à la maison.

Malgré sa misère, Mequpaluk était toujours joyeuse et souriante, et cela attira l’attention de Freuchen, qui s’enquit à son sujet. Dans Arctic Adventure, il décrit leur première conversation, où elle apparaît comme une forme évanescente au milieu de la nuit polaire :

Le lendemain je la rencontrai, se promenant sur la glace, son petit frère sur le dos. En m’apercevant elle se cacha derrière un amas de glaçons. Je fis le tour pour la trouver, mais elle se sauva en courant aussi vite qu’elle put. J’eus pourtant tôt fait de la rattraper, embarrassée qu’elle était par l’enfant.
— Pourquoi vous enfuyez-vous ? lui demandai-je.
— Je ne sais pas.
— Avez-vous peur de moi ? Il n’y a pas de quoi.
— Non, je n’ai pas peur, mais on m’a dit que vous vous êtes informé de moi hier, devant tout le monde. De là mon embarras.
— J’ai oublié votre nom… quel est-il ?
— Oh, je ne compte pas, je ne suis que la plus laide et la plus sotte de la tribu.
— Je ne trouve pas, mais… quel est votre nom ?
— Je ne sais pas.
— Vous prétendez ne pas savoir votre nom ?
— Non, je ne l’ai jamais su.
— Quelle bêtise.
J’insistai :
— Naturellement, vous savez votre nom, pourquoi ne voulez-vous pas me le dire ?
— D’autres pourront vous le dire, mais cela n’a pas d’importance.
— Je vous ai rapporté quelque chose qui vous plaira.
— Oh non, ne me donnez rien. Offrez-le à quelqu’un qui mérite qu’on lui fasse les cadeaux.
Et pendant que je jetais les yeux autour de moi, désespérant de trouver le moyen de vaincre cette abnégation, d’un mouvement brusque elle disparut dans l’obscurité.

Il décrit plus loin leur “mariage” impromptu sans cérémonie :

Tous les soirs, après avoir terminé sa besogne chez elle, elle arrivait à la maison en courant. Elle avait toujours d’affreux vêtements, des bottes presque sans semelles et des bas en peau rapée. Mais elle était toujours d’excellente humeur, et notre chambre devenait plus gaie dès qu’elle y pénétrait. Elle avait une façon si gentille de raconter les moindres incidents qu’on riait avec elle, et chaque soir nous attendions son arrivée avec impatience.
Finalement, un soir, elle se présenta quand Arnanguaq n’était pas là, et je lui dis qu’elle ferait mieux de rester avec moi. Elle me regarda un instant, puis fit simplement :
— Je suis incapable de prendre une résolution, n’étant qu’une faible petite fille : c’est à vous de décider.
Mais ses yeux éloquents parlaient ce langage que connaissent toutes les femmes de toutes les races et sous tous les climats.
Je lui demandai simplement de se transporter de l’autre côté de la couchette près de moi : ce fut toute la cérémonie nuptiale nécessaire en ce pays de l’innocence.
Le lendemain elle voulut savoir si elle devait ou non retourner chez elle, et quand j’eus dit non, ce fut définitif. Quelques heures plus tard un de ses frères vint demander pourquoi elle n’était pas rentrée. Elle répondit :
— Quelqu’un est occupé dans cette maison à coudre pour son compte.

Ce mariage est généralement daté de 1911. Il est difficile de trouver la date de naissance de Mequpaluk, j’ai trouvé une seule référence, plaçant sa naissance à “environ 1898”. Donc elle avait probablement 13 ans lors de son mariage, ce qui est consistant avec sa désignation par Freuchen de “petite fille” et son affirmation dans Book of the Eskimos que les filles Inuit se marient vers 12 ans avec des hommes adultes. Lui était né en 1886, donc il avait 25 ans, presque le double.

Aujourd’hui un tel mariage ferait scandale, Freuchen serait traité de “prédateur” et Mequpaluk de “victime”, dont on soulignerait le “traumatisme”. Il n’en fut rien, Knud Rasmussen, le collègue et ami de Freuchen, le félicita pour l’excellence de son choix d’épouse.

Après son mariage, Mequpaluk prit son deuxième nom, Navarana. Ils eurent un fils, appelé Mequsaq en souvenir du grand-père de Navarana, et une fille appelée Pipaluk. Navarana mourut le 2 août 1921 de la “grippe espagnole”, dont l’épidémie fit des dizaines de millions de morts en Europe après la 1ère Guerre Mondiale. Dans Arctic Adventure, Freuchen relate avec poésie et tendresse ses derniers instants emplis de souvenirs :

— Mais dis-moi la vérité, me demanda-t-elle. Cette femme était-elle un ange ? Elle dansait comme un ange et ressemblait aux images que nous montrait le missionnaire. Je n’ai jamais pu me l’expliquer exactement.
Je lui répétai que ce n’avait été qu’un spectacle, qu’elle n’avait pas vu de véritables anges. Elle conclut :
— Peut-être alors n’a-t-on jamais chance d’en voir.
Je reconnus que ce pourrait bien être vrai et elle garda un long moment le silence. Puis elle me prit la main dans les siennes et me dit combien elle avait été heureuse d’avoir un mari qui lui parlait comme à son égale. Et enfin elle déclara qu’elle avait grand sommeil.
J’allai dans la cuisine lui préparer du thé. Pendant que je surveillais l’eau, je réfléchissais à quel point je l’aimais et combien elle avait fait de progrès depuis notre mariage. Je ne sais pourquoi, mais soudain je regrettai que ma chère amie Madeleine n’eût pas été au Danemark quand Navarana y était allée et qu’elles ne se fussent jamais rencontrées.
Navarana était si tranquille que je rentrai sur la pointe des pieds pour la voir. Pendant que je la regardais, sa lèvre eut un léger frémissement… et elle mourut.
Je ne voulais pas le croire. Je n’avais en somme jamais vu dans cette maladie qu’un mauvais rhume. J’appelai le jeune administrateur et il ne put que confirmer ce que je voyais.
Ma chère petite femme était morte. J’étais pétrifié. Pour la première fois de ma vie j’assistais à la mort d’un être qui me tenait de près. J’avais eu jusque-là une existence heureuse et insouciante et brusquement je me trouvais père de deux enfants sans mère.
J’avais arraché Navarana à son existence normale, à son entourage. J’espérais qu’elle avait eu des compensations à ce qu’elle avait perdu… mais qui sait ? C’était la plus vaillante petite femme qui ait jamais vécu et elle ne se plaignait jamais de quoi que ce soit.

L’enterrement fut pathétique, à cause de la bigoterie du pasteur luthérien qui refusa de le célébrer parce que Navarana n’était pas baptisée, et effraya ses fidèles avec les flammes de l’enfer :

Le ministre d’Upernivik. un petit imbécile indigène, vint me déclarer que, puisque Navarana était morte païenne, on ne pouvait lui donner la sépulture dans le cimetière : aucune cloche ne sonnerait pour son enterrement, et, il le regrettait, mais il ne pourrait faire un sermon.
La colère fut un soulagement pour moi. Je lui dis d’aller au diable avec ses cloches et son sermon : ma femme dormirait dans le cimetière et on ne la jetterait pas aux ordures. Pourtant, objecta-t-il, il avait averti ses fidèles des terribles conséquences qu’entraîne la mort quand on n’est pas baptisé, et c’était l’occasion de leur donner un exemple.
Je me félicite de ne l’avoir pas assommé. J’eus la bonté de lui dire simplememt de sortir et de me laisser organiser la cérémonie.
L’enterrement fut le plus pitoyable auquel j’aie jamais assisté. Les ouvriers de la colonie portaient le cercueil et on m’avait prévenu d’avoir à leur payer à chacun un kroner pour leur peine. J’étais, je m’en souviens, furieux contre le forgeron parce qu’il fumait un cigare, dans le cortège — si on peut employer ce mot alors que nous n’étions que quatre à suivre la bière, Aage Bistrup, l’administrateur, et son jeune assistant, tous deux Danois, moi et puis la grosse Sophie qui fut seule à faire un geste de gratitude. Elle avair confectionné une sorte de bouquet avec des ornements d’arbre de Noël aux vives couleurs, et, posé sur le cercueil, il avait un air stupide de Santa Claus regardant à travers les ornements.
Les indigènes se cachaient derrière les rochers et les maisons, terrifiés à l’approche de ce cortège funèbre qu’un pasteur n’avait pas béni, que n’avait pas consacré la sonnerie des cloches de l’église. Ils n’osaient suivre jusqu’au champ du repos suprême une telle païenne, ma petite Navarana, qui les avait divertis et nourris chaque fois qu’ils venaient la voir ou qu’elle allait chez eux.
A présent, quelques jours avant que je n’écrive ceci, j’ai lu le livre charmant de Mme Ruth Bryan Owen, femme de l’ambassadeur d’Amérique en Danemark. Elle a été à Upernivik en 1934 et a déposé un bouquet de fleurs rouges sur la tombe de Navarana. J’ai eu les larmes aux yeux en lisant cela, et je me suis rappelé ma rancune contre l’Eglise à cette époque.
Le tombeau, au sommet de la falaise, se compose simplement d’une belle pierre sculptée.
Je ne sens que trop que j’ai laissé là une partie de ma vie, une partie à laquelle je serai toujours reconnaissant. Mme Owen, qui a et du cœur et de l’intelligence, m’a fait comprendre une fois de plus que les femmes de tout pays, de tout rang social ont en commun certaines délicatesses, et je les salue très bas.
Telles furent les tristes nouvelles que j’eus à donner à Knud à son retour de Thulé. Il avait toujours adoré l’heureuse et industrieuse petite Navarana. Les vêtements qu’elle avait cousus pour notre expédition faisaient vivre sa mémoire. Nous avions toujours compté sur elle pour tant de choses ! Nous montâmes tous les deux à sa tombe lui dire un dernier adieu et nous partîmes pour de nouvelles aventures, nouveaux chapitres de nos existences.

La tombe de Navarana se trouve toujours au cimetière d’Upernivik, qui semble avoir depuis été abandonnné. Notons l’ironie du contraste entre ce tombeau en bon état et les croix traînant au sol :

Tombeau de Navarana – repris de unfaroenelarrecife.blogspot.fr

Tombeau de Navarana – repris de unfaroenelarrecife.blogspot.fr

Voici une vue rapprochée de la pierre tombale :

Tombeau de Navarana – repris de northkayak.blogspot.fr

Tombeau de Navarana – repris de northkayak.blogspot.fr

Au printemps, cette pierre resplendit au milieu de la neige où percent des fleurs :

Tombeau de Navarana – repris de www.nunatsiaqonline.ca

Tombeau de Navarana – repris de nunatsiaqonline.ca

Source des textes : Aventure arctique : Ma vie dans les glaces du Nord, dans la traduction française publiée par les Editions du C.T.H.S., Paris, 1997.

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