Un Inuit romantique, par Peter Freuchen

L’explorateur et ethnologue Peter Freuchen (1886–1957) vécut longtemps dans le Nord-Groenland, l’explora de fond en comble, commerçant avec les Inuits et se liant d’amitié avec eux. Il épousa même une fille de ce peuple, Navarana. Vivant dans l’environnement le plus hostile de la Terre, les Inuits avaient sur de nombreuses questions un point de vue très pragmatique. En particulier ils considéraient le mariage comme l’association économique et familiale d’un homme et d’une femme, certes basée sur des liens de solidarité, mais n’impliquant aucune fidélité amoureuse ou sexuelle ; souvent les hommes se prêtaient mutuellement leurs épouses pour des motifs purement utilitaires, et une femme pouvait considérer la prostitution avec les Européens comme une simple affaire commerciale, obtenant en cela l’approbation de son mari.

Néanmoins, l’amour romantique pouvait exister chez certains Inuits, comme Freuchen le raconte si bien dans son livre Aventure arctique — Ma vie dans les glaces du Nord (Editions du C.T.H.S., Paris, 1997) :

Très haut dans le nunatak nous rencontrâmes de vieilles huttes abandonnées. Asayuk me parla de désespérés qui avaient fui de chez eux dans les montagnes pour échapper à leurs semblables. Ils devinrent des fantômes ou furent pris par les habitants de l’intérieur, les Eqidlest. Il me raconta qu’il avait personnellement connu un de ces hommes qu’une femme avait rendu fou.

— C’est bizarre, mais on raconte, dit-il — et Asayuk était connu pour ne dire que la vérité — qu’il existe des hommes qui aiment une certaine femme et auxquels il faut sept ans pour l’oublier. Un jeune homme avait enlevé une femme à sa famille et vivait avec elle au Golfe Inglefield. Il attira l’attention en parlant d’elle à ses compagnons de chasse. Quand ils passaient la nuit dehors et dormaient tous ensemble, il regrettait de ne pas être chez lui avec sa femme, et il alla même en plusieurs occasions jusqu’à la nommer. Quelques-uns des chasseurs respectables finirent par lui faire des reproches. C’était bien connu : quiconque se montre si soumis à une femme offense certainement les phoques qui ne veulent pas être chassés par des personnes inférieures. On lui enjoignit donc ou bien de rester chez lui à coudre et à s’occuper des lampes, ou de n’ouvrir la bouche que pour prononcer des paroles viriles.

Le pauvre garçon n’en persista pas moins. Puis un jour, un grand chasseur, père de nombreux enfants, perdit sa femme, et alors qu’il aurait pu prendre une veuve experte aux choses du ménage, il pensa qu’il serait amusant d’enlever la femme de ce jeune homme et de voir s’il oserait se battre pour elle.

Le jeune mari éperdu fit de son mieux, mais on ne lui permit pas de tuer le chasseur, c’eût été une trop grande perte pour la tribu. On l’engagea à faire usage de ses bras et de sa vigueur ou à compter sur la vitesse de ses chiens pour reconquérir sa femme. Au lieu de cela il se contenta de s’asseoir sur une pierre et de pleurer pendant trois jours, comme un bébé. Sa femme elle-même dit aux autres qu’il avait oublié sa dignité dans la tente où ils avaient vécu.

Quand le jeune homme la vit rire et se moquer de sa faiblesse, il résolut de ne plus vivre parmi les siens, et s’en allant dans l’intérieur devint un qivitoq — un revenant qui ne rentre jamais chez lui.

On l’aperçut un jour au loin, mais dès que ceux qui l’avaient vu sentirent qu’il allait s’approcher, ils prirent la fuite. On n’avait plus entendu parler de lui depuis bien des années, quand un chasseur parti à la recherche de caribous trouva son cadavre dans une petite hutte.

Asayuk avait connu le jeune homme et me dit que ce n’était qu’un enfant, mais il se souvenait que les autres le raillaient parce qu’il ne consentait jamais à prêter sa femme ou à emprunter celles d’autrui.

Telle est l’histoire d’un homme mort pour avoir cru à une femme, et à une seule.

J’ai été voir l’abri de ce Roméo du Nord, et j’ai constaté qu’il n’avait pas eu grand’place pour son deuil. Sa hutte était faite de pierres et de tourbe, et les os d’animaux qui jonchaient le sol prouvaient qu’il y avait vécu très longtemps. Asayuk me raconta que personne n’avait voulu l’ensevelir et que sa tête était restée sur le sol pendant plusieurs années, jusqu’au jour où un de ses parents se radoucit et lui donna la sépulture. Nous vîmes la tombe : la cruelle nature, touchée de son amour, avait consenti à faire pousser des fleurs multicolores sur son amas de pierres.

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